Les voleurs d'ampoules
Les toujours excellentes éditions Noir sur Blanc publient une nouvelle fois un admirable roman européen, comme ils le font depuis plusieurs années, déportant notre regard vers l'Est de l'Europe avec audace et réussite (Olga Tokarczuk, Mircea Cartarescu...), avec ces voleurs d'ampoules oscillant irrésistiblement entre le fantastique, le grotesque et la satire sociale, pour peindre un tableau de mœurs de la Pologne des grands ensembles juste avant l'effondrement du bloc communiste.
Tout d'abord, on rit, dans ce roman de Tomasz Rozycki : des situations loufoques dépeintes et de l’absurdité du quotidien : les hommes sont veules, fainéants, les femmes pestent et ragotent, les enfants accumulent les âneries plus stupides et dangereuses les unes que les autres...
Les voleurs d'ampoules, dans ce livre, sont les habitants de cette barre d'immeuble ou tout se passe. A la fin des années 80, le modèle d'économie marxiste s'effondre, on court faire la queue pour un paquet de café (car toute l'histoire part de là, un enfant remonte chez lui avec du café en grain, mais personne n'a de quoi le moudre), on se promène entre les cratères de la mine courant sous la ville, l'horizon est blafard et aussi invisible que les promesses de progrès et d'émancipation... Alors on survit en profitant de ce qu’on a sous la main : on se sert, on remploie, et on s'adapte à cette vie de promiscuité et à l’effritement de ses conditions d'habitat. Et dans l'immeuble naissent autant de mythes que dans les forêts de Perrault, pour faire peur aux enfants et aux femmes seules.
Mais tout le talent de Rozycki réside dans sa faculté à passer de la bouffonnerie à la satire politique en quelques mots, et on ressort de cette traversée en ayant beaucoup appris sur la condition humaine, notre capacité de résilience et d'adaptation, la fraternité et le bonheur simple que nous offre la fréquentation des autres, en attendant mieux.
